Forte de l’expérience qu’elle a acquise dans le domaine de la micro-finance depuis 1994 [1], l’Association Malienne de Promotion des Entreprises Féminines (AMAPEF) qui lutte contre la marginalisation des femmes depuis sa création en 1991, a de fait lancé en 2003 un vaste programme d’appui aux groupements de femmes de huit localités de la commune rurale de Sébékoro. Ce programme, financé par un partenaire britannique, le MRDF (Methodist Relief & Developement Fund), comporte plusieurs volets appui financier, appui technique, banque de céréales qui sont autant de manières de parvenir aux objectifs fixés initialement : renforcement des capacités organisationnelles et institutionnelles des femmes, formation en gestion de petits crédits, mise à disposition des femmes d’un fonds de crédit capable de financer leurs AGR (Activités Génératrices de Revenus).
Genèse de YeReTaso
A l’origine de ce projet, premier volet du programme "d’appui aux groupements de femmes de huit localités de la commune de Sébékoro", l’AMAPEF a mené une étude auprès de la population de Sébékoro. Il en est resorti que les femmes représentent dans cette commune rurale plus de 50% de la population et contribuent à hauteur de plus de 55% à l’économie familiale. Pourtant, près de 80% d’entre elles sont pauvres et analphabètes ou veuves, et il n’existait pas jusqu’à lors de source de financement pour les AGR de ces femmes. Certaines femmes étaient obligées de se déplacer pour bénéficier du Fonds Laydu à 120 km de Bamako, ou auprès d’organismes implantés depuis fort longtemps comme le CANEF à 80 km de kita. Il est donc apparu important aux yeux de l’AMAPEF, de faire en sorte que les femmes puissent s’organiser et se former afin de pouvoir gérer de façon autonome une caisse d’épargne et de crédit qui servira à financer leurs activités. C’est dans cette perspective de pérennisation du projet que l’AMAPEF a choisi d’orienter son action vers la constitution d’une caisse d’épargne et de crédit à Sébékoro et d’un système de financement de proximité dans les villages environnants de Sounty et Torofladji.
L’objectif que se fixent alors l’AMAPEF et le groupement des femmes de Sébékoro au lancement de la caisse, le 10 septembre 2003, est d’atteindre à l’issue de la première année de fonctionnement 120 femmes et de contribuer au financement effectif des AGR.
Le fonctionnement de YeReTaso : une collaboration entre l’ONG et le groupement des femmes.
Dès le départ, des responsables ont été choisies par voie démocratique suivant des critères de disponibilité, de motivation, et de compétence sur le principe du bénévolat.
La caisse d’épargne et crédit "YeReTaso" est régie par la loi du 15 août 1994 portant réglementation des institutions mutualistes ou coopératives d’épargne et de crédit. La caisse YeReTaso fonctionne selon les principes de la coopération : adhésion libre et volontaire, fonctionnement démocratique, rémunération des parts sociales limitée, etc.
Ces principes coopératifs n’ont d’autre ambition que de permettre à l’AMAPEF et au groupement des femmes de Sébékoro de respecter les engagements pris : mobiliser l’épargne de ses membres, en assurer la bonne garde et organiser la distribution du crédit. La caisse est pour ce faire ouverte aux femmes pour les services (épargne-crédit) et aux hommes ou aux groupements uniquement pour les dépôts dans la commune de Sébékoro. Ces derniers ne peuvent donc être de fait que membres auxiliaires, et ne possèdent pas le droit de vote aux assemblées, ni ne peuvent alors être élus à aucune fonction.
Ces restrictions sont importantes et significatives, étant donné que la caisse YeReTaso est composée d’un certain nombre d’organes procédant des votes des membres convoqués et réunis à cette fin. L’Assemblée Générale en est l’organe suprême et est compétente pour administrer la caisse, en définir les statuts ou la politique de crédit, adopter le budget et créer des fonds spécifiques. Outre l’Assemblée Générale la caisse d’épargne et de crédit YeReTaso s’est dotée de plusieurs organes spécifiques assumant des missions particulières, procédant également du vote des membres et dont le mandat court généralement sur deux années. Il s’agit des organes suivants :
le conseil d’administration (cinq personnes) est chargé de mettre en application les décisions de l’AG et de veiller à leur respect,
le comité de crédit (trois personne) dont les fonctions sont incompatibles avec celles de membres du CA ou du conseil de surveillance est quant à lui responsable de la gestion des crédits, de l’étude des demandes de prêts,
le conseil de surveillance (trois personnes) dont la mission consiste à contrôler la gestion des opérations et à veiller au respect des règles de déontologie,
le comité de promotion et d’organisation (trois membres) qui s’occupe de la promotion du crédit, l’éducation des membres et de la sensibilisation de la population.
Les femmes et groupements de femmes ont en effet reçu une formation en bambara à partir de documents produits par la BCEAO et traduits du français dans plusieurs domaines : étude ou demande de prêts, formation globale au niveau de chaque organe, politique de crédit...L’AMAPEF avait à cette fin dépêché sur place deux agents responsables de la formation, dont la coordinatrice du programme elle-même, Madame Touré Kadiatou Coulibaly.
Il convient de noter par ailleurs que le conseil d’administration nomme une gérante dont il détermine la rémunération et qui est tenue de recevoir les fonds de caisse, les nouveaux membres, de décaisser les crédits approuvés et de tenir une comptabilité régulière.
La politique de crédit de YereTaso : accessibilité et viabilité
La caisse va donc dès sa mise en oeuvre instaurer une politique de crédit à l’égard des sociétaires, afin que celles-ci puissent bénéficier de crédits fréquents pour financer leurs activités commerciales - facilitées par la proximité de l’axe routier Bamako-Kati et par la voie ferrée Dakar-Bamako - ou agricoles (maraîchage...).
Un certain de nombre de conditions sont requises pour accéder aux prêts de la caisse YereTaso. Ne peuvent bénéficier d’un crédit que les femmes ayant remplies les conditions suivantes :
avoir une activité génératrice de revenus
être membre de la caisse, c’est-à-dire s’être acquitté d’un droit d’entrée de 500 F (0,75 euros) et de la part sociale de 1000 F (1,5 euros). Cette dernière est nominative, non-négociable et non saisissable par des tiers, elle n’est remboursable aux membres démissionaires ou exclus ou à leurs ayant-droits qu’après apurement du solde de leurs créances et dettes à l’égard de la caisse.
avoir une ancienneté de deux mois minimum
avoir fait un dépôt minimum de 500 F
n’avoir jamais fait l’objet d’une poursuite judiciaire
être membre d’un groupement de solidarité.
La viabilité et la garantie de la pérennité du fonctionnement de la caisse d’épargne et de crédit tiennent aux règles adoptées en la matière. Ainsi la règle d’or est que le montant du crédit est limité à trois fois le montant déposé par les membres (ratio d’un pour trois). Il existe néanmoins une exception à cette règle dans les villages de Sounty et Torofladji, où se trouvent ce que Mme Koné Djénébou Dembélé, coordinatrice de projets de l’AMAPEF à Dombila, appelle des "antennes de la caisse YeReTaso", stratégie qui a été préférée explique-t-elle à l’implantation d’autres caisses dont les charges sont élevées. Les crédits ne dépendent donc pas de l’épargne dans ces deux localités où les femmes sont cependant incitées à épargner au fur et à mesure.
Les prêts aux membres ne peuvent d’autre part dépasser 126 000 F CFA (194 euros) par personne, et afin de limiter les risques l’encours total des prêts aux dirigeants ne peut excéder 20% des dépôts de l’ensemble des membres. Toujours pour pallier les mêmes risques, la caisse ne peut octroyer à un seul membre un prêt excédent 10% de la somme totale des dépôts, de même qu’elle ne peut engager plus de 70% des dépôts dans les crédits.
Les seuls crédits autorisés sont des crédits de court terme (six mois) dont le taux d’intérêt des remboursements varie selon les localités. Pour les caisses de Sébékoro, le taux d’intérêt est de 2% par mois sur le capaital restant, tandisqu’au niveau des autres localités, le taux d’intérêt est de 2% par mois sur le capital initial. Un système de pénalité est prévu dans les cas de non-remboursement ou de retard (de l’amende à l’exclusion).
Malgré quelques difficultés, des résultats plus qu’encourageants
Après deux années d’existence, l’AMAPEF et son patenaire financier sont en mesure d’apprécier les résultats obtenus par la caisse de crédit et d’épargne YeReTaso. Si certaines difficultés persistent, il n’en demeure pas moins que les résultats enregistrés et l’impact de la disponibilité des micro-crédits pour le financement des AGR des femmes de Sébékoro atteste du bon fonctionnement général de cette initiative de développement local.
Les difficultés rencontrées au cours de la mise en place du projet et l’évaluation a posteriori à laquelle il a été soumis ont permis de mettre en évidence plusieurs ordres de difficultés.
Sur le plan administratif d’abord, le rapport d’audit élaboré par Mme Koné Djénébou Dembélé en décembre 2004 relève certains dysfonctionnements au niveau des organes ; ainsi il n’existe pas de procès-verbaux des réunions tenues par ces organes. Si le conseil de surveillance n’avait en décembre 2004 effectué aucune activité de contrôle, le comité de crédit étudiait bien quant à lui les demandes de prêt mais sans en dresser de procès-verbaux. Un certain nombre de crédits accusent par ailleurs des retards notables.
Au niveau comptable, le même rapport d’audit faisait état de l’irrégularité du rapprochement, dans le journal tenu par la gérante de la caisse. Le taux de crédit alloué aux dirigeantes, initialement prévu à 20 %, a légèrement dépassé ce seuil.
L’AMAPEF s’emploie à régulariser les anomalies constatées dans une recherche constante d’un meilleur fonctionnement et d’une qualité de services. Ces faiblesses n’ont qu’une incidence mineure sur le fonctionnement de la caisse et ne l’empêche pas de financer de nombreux prêts. Ainsi, en 2004, l’encours épargne a augmenté, passant de 1.573.220fcfa à 2.715.770fcfa soit une augmentation de 1.142.550fcfa.
En revanche c’est sur le plan exogène que les contraintes ont été les plus fortes. Les transports entre Sébékoro et les villes de la région (Kayes, Bamako, Dakar), bien que réduits depuis l’installation de la caisse dans la commune, les femmes n’ont plus à aller contracter des prêts à l’extérieur qui posent un certain nombre de problèmes quant aux activités. En effet, depuis la mise en concession de la ligne de chemin de fer Bamako-Dakar [2], les activités commerciales des femmes de Sébékoro ont été ralenties et le coût des transports routiers s’est accru. Par conséquent, si les taux de remboursement des prêts pour ces activités la première année étaient de l’ordre de 98 à 100%, ils n’ont été la deuxième année que de l’ordre de 75 à 80%. De même l’on a pu observer cette année un ralentissement de l’épargne et du remboursement, tenant aux conditions climatiques et à la faible pluviométrie, des acridiens, mais aussi surtout aux cas sociaux (decès).
Malgré ces difficultés, force est de constater l’impact positif de l’implantation de la caisse à Sébékoro et des fonds de crédit dans les deux villages environnants. La disponibilité des prêts de façon cyclique a permis aux femmes de Sébékoro d’initier de nouvelles AGR : création de périmètres maraîchers personnels, augmentation des activités de petit commerce (vente de pâte d’arachide, céréales, extraction et fabrication de beurre de karité, etc.). Elle leur a par ailleurs permis malgré tout de faire des économies importantes dégageant des revenus qui permettent d’améliorer les conditions socio-économiques des familles [3].
Une satisfaction générale a pu être observée dans la commune et les villages bénéficiant des activités de la caisse qui compte aujourd’hui quelques 194 membres dont 168 sociétaires. De nombreux villages avoisinants attendent aujourd’hui de pouvoir bénéficier d’une telle caisse d’épargne et de crédit et certains hommes, séduits par la caisse "YeReTaso" demandent également à avoir accès aux micro-crédits.
Annexe
Quand les femmes s’organisent..., la preuve par l’exemple : Mme Maïmouna Tounkara
(d’après un document fourni par l’AMAPEF)
Madame Maïmouna Tounkara a 34 ans. Vendeuse, elle vit à Sébékoro avec son mari, cultivateur, et leurs huit enfants.
Maïmouna Tounkara est commerçante au marché de Sébékoro, elle y vend des condiments (ail, jumbo, poisson sec, poivre et autres épices) et des articles en plastique (seaux, verres, bols, assiettes). La famille ne dispose que d’un lopin de terre où sont cultivés le mil et l’arachide. Pendant la saison des récoltes, Maïmouna amène entre quatre et cinq sacs à Bamako par train. Elle y vend les céréales puis s’approvisionne en condiments et en articles plastiques.
Ces deux types de marchandises permettent à Maïmouna de parvenir à un certain équilibre de revenus. Son stock de condiments tourne souvent plus vite que son stock d’articles plastiques, puisque les femmes achètent quotidiennement des condiments pour préparer les repas. Si la vente d’articles plastiques est moins régulière, il n’empêche qu’elle est plus rentable.
Avec son crédit de 37 500 FCFA (57,50 euros) fournit par la caisse, Maïmouna a pu augmenter son stock de marchandises. Elle va désormais dans les foires des villages environnants pour les vendre. Son bénéfice mensuel net s’est élevé de 12 000 (18,50 euros) FCFA à 18 000 FCFA (27,60 euros), soit un accroissement de 6000 FCFA (9,20 euros). Cette augmentation de son profit mensuel a permis à Maïmouna d’acheter des nouvelles chaussures à ses enfants.
Avant l’arrivée du projet, Maïmouna faisait partie de la caisse du CANEF à Kita, à 30 kms de Sébékoro. Sans moyens de déplacement, Maïmouna ne pouvait pas réellement participer aux activités de la caisse. Elle a donc du retirer son épargne après le premier prêt. Néanmoins, avec cette expérience antérieure, elle est devenue membre du comité de crédit de la caisse de Sébékoro où elle évalue et étudie les demandes de prêt.
| Capital mensuel | Prix de deux A/R Sébékoro/Bamako | Revenu mensuel | Bénéfice mensuel | |
|---|---|---|---|---|
| Avant prêt | 87 500 | 8 000 | 107 500 | 12 000 |
| Après prêt | 125 000 | 8 000 | 151 000 | 18 000 |
| Différence | 37 500 | 43 500 | 6 000 |

Canevas de capitalisation des Conventions Locales de GRN